CHAPITRE
I
Photographie et écriture zolienne
Lorsque
l’on commence à s’intéresser aux activités secondaires des écrivains il est une
question qui vient immédiatement à l’esprit : quels sont les liens entre cette
activité secondaire et le travail littéraire de l’écrivain ? Pour Zola, il
s’agit alors de montrer les liens qui
unissent photographie et littérature.
Le
XIXe siècle voit
l’avènement d’une nouvelle technique de représentation dont le daguerréotype
est le premier modèle. Dès lors, la question est de savoir quels rapports
allaient entretenir la photographie d’un côté avec l’art, de l’autre avec
l’industrie[1]. Par ses
multiples avantages, le champ photographique se constitue et résiste aux
offensives des milieux concurrents (en premier lieu, celui des graveurs). Le
débat évolue en même temps que cette lutte au sein de la sphère de la
représentation. Dans les années quarante, dominées par le daguerréotype, la
discussion ne fait encore que s’esquisser. Le 3 juillet 1839, devant la Chambre
des députés, Arago défend avec ferveur le daguerréotype en tant que
« moyen de reproduction » utile aux sciences, aux beaux-arts et à
l’archéologie, mais il n’évoque pas la possibilité de s’en servir pour réaliser
des oeuvres d’art. A partir de 1851, la photographie proprement dite
(reproductible sur papier grâce au système négatif/positif) commence à
concurrencer le daguerréotype. En 1851, Eugène Delacroix figure parmi les
amateurs de clichés. Ainsi fait-il partie, avec Jules-Claude Ziégler, Francis
Wey, Eugène Durieu et Edouard-Denis Baldus, des membres fondateurs de la
Société héliographique en 1851. En juin 1854 il organise, en collaboration avec
Durieu, des séances de pose où il intervient directement sur l’attitude des modèles
et sur l’éclairage. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est la « saisie
instantanée » de ses modèles :
La tension s ’exprime par le jeu de la musculature; le dynamisme est
latent, particulièrement dans les poses de modèles masculins accompagnées d’un
léger flou. Chaque photographie, comparable à un croquis par la brièveté de son
élaboration, ne retient que l’essentiel[2].
Pour
Delacroix la photographie est donc un auxiliaire mis au service de la peinture
mais ne vise en aucun cas à remplacer l’art pictural, tout juste permet-il
d’éviter l’usage des croquis.
Quelques
années plus tard, en 1859, Baudelaire confie à l’écriture ses sentiments à
l’égard de la photographie qui vont dans le sens de Delacroix.
[Il faut] que la photographie rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, qu’elle enrichisse l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu’elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d’une absolue exactitude matérielle[3].
Comme
on peut le voir, Baudelaire ne considère pas la photographie comme un art mais, tout au plus, comme un auxiliaire qui
facilite la tâche. Cependant, il étend la pratique de l’art au plus grand
nombre. Il semble entrevoir que la photographie sera un jour accessible au
commun des mortels. Mais Baudelaire, dans son relatif rejet de la photographie,
se pose contre l’industrie, « la plus mortelle ennemie de l’art » et
contre le réalisme, qui croit à la possible « reproduction exacte de la
nature ». Enfin, le poète critique la pratique photographique qui ne sert
qu’à « frapper » le public, à « le surprendre », à le
« stupéfier » sans laisser opérer le lent travail de la mémoire, ni
laisser affleurer « le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire [4]... »
. Pour Baudelaire, dépourvues d’aura, les photographies n’ont pas d’âme.
Flaubert,
dans une lettre adressée à Louise Colet du 15 janvier 1853, porte un jugement sévère
sur la photographie : « Admirable époque [...] que celle où l’on décore
les photographes et où l’on exile les poètes. » Avec cette allusion
évidente à Victor Hugo (qui, d’ailleurs, appréciait énormément la
photographie), Flaubert ne cache donc pas son mépris à l’égard de ce qui reste
une technique plus qu’un art. Le cliché photographique n’est pour lui qu’une
pâle imitation du sujet photographié qui ne saura jamais rendre toute sa vérité
:
« [...] ne m’envoie pas ton portrait photographié. Je déteste les photographies à proportions que j’aime les originaux. Jamais je ne trouve cela vrai [...]. Ce procédé mécanique, appliqué à toi surtout, m’irriterait plus qu’il ne me ferait plaisir. Comprends-tu ? Je porte cette délicatesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l’on fit mon portrait en photographie[5]. »
Il
faut attendre l’année 1855 pour voir quelqu’un défendre l’art photographique en
la personne d’Eugène Durieu. Ainsi, il défend les « conditions toutes particulières »
de cet art en définissant les « conditions spéciales à la
photographie » qui obligent l’opérateur à « évaluer par avance
quelle transformation l’image, vue à la chambre noire, subira dans le travail
photographique et quel sera le rendu définitif[6]. »
En ce sens, il s’oppose aux différentes retouches visant à améliorer le cliché
car il considère que « chaque art doit trouver sa véritable puissance en
soi-même, c’est-à-dire dans l’emploi habile des procédés qui lui sont
propres. »
Quelques
années plus tard, dans le même esprit de défense de la photographie, Disdéri
publie L’Art de la photographie. Dans ce livre, il s’attache à démontrer
que photographie et peinture sont à placer au même niveau concernant la mimésis
: « Au point de vue de l’imitation exacte de la nature les deux arts
présentent [...] la plus grande similitude[7]. »
Mais
les prouesses techniques aidant, le XIXe
va voir l’émergence de photographes de renom tel Nadar ou Atget
qui vont donner ses lettres de noblesse à la photographie même s’il
n’arriveront pas à amener des artistes comme Baudelaire ou Flaubert à
reconsidérer leur jugement. C’est dans ce contexte que Zola est confronté à la
photographie dès ses premiers romans jusqu’en cette année 1888 où il est initié
pour la première fois à la technique photographique.
Ainsi,
tout en parcourant l’oeuvre écrite de Zola, nous nous intéresserons à la place
de la photographie en tant qu’objet (le cliché) pour en discerner les valeurs
positives et négatives. Puis, nous mettrons en évidence le procédé
photographique employé en tant que tel dans l’écriture zolienne, ceci d’après
les travaux d’Alain Buisine sur les chambres noires des romans zoliens et à la
lumière de l’article Clair/Obscur de Philippe Bonnefis. Enfin, nous nous
arrêterons sur Lazare, un texte méconnu écrit par Zola en 1894, qui se
prête au jeu d’être la parabole de la photographie par l’intermédiaire d’un
Lazare sorti de son tombeau et demandant à ce qu’on le renvoie aux ténèbres
originelles.
I] Le cliché photographique : du négatif au positif.
Le
cliché photographique apparaît très tôt en tant qu’objet dans l’œuvre zolienne.
Puis, tout au long de ses ouvrages, de ses cycles romanesques, le cliché
photographique fait des apparitions non dénuées d’intérêt, avec toujours une
valeur symbolique. Nous allons donc étudier le statut du cliché photographique
à différents moments de l’œuvre. Nous verrons ainsi que de Madeleine Férat
(1868) à Fécondité (1899) le cliché passe d’une valeur foncièrement
négative à une signification hautement positive. Nous essaierons alors
d’expliquer cette évolution à travers les romans du cycle des Rougon-Macquart,
écrit en même temps qu’évolue la technique photographique.
1) Madeleine Férat : La photographie
maléfique
Dans Madeleine
Férat, le cliché photographique tient une place centrale, joue un rôle dans
l’action qu’il est nécessaire de résumer :
Madeleine Férat devient la maîtresse de
Guillaume de Viargues. Au bout de six mois, elle découvre qu’il est l’ami
intime de son premier amant, Jacques, un étudiant en médecine parti comme
chirurgien en Cochinchine, dont le bateau a sombré et que l’on croit mort.
Après le décès de son père, Guillaume revient dans la maison familiale et
épouse Madeleine de laquelle il aura une fille prénommée Lucie. Suivent quatre
années de bonheur tranquille. Mais Guillaume retrouve Jacques, qui a
miraculeusement échappé au naufrage. Il ramène son ami chez lui, Madeleine
refuse de le voir et avoue son passé à son mari. Les époux décident de quitter
leur maison. Guillaume s’aperçoit que sa fille
ressemble au premier amant de sa femme et la rejette. Ils ne peuvent
échapper au poids du passé qui les poursuit et reviennent chez eux, où la
vieille servante, Geneviève, une protestante fanatique, les accable de
l’anathème divin. Madeleine, hantée par le souvenir de Jacques, va le retrouver
et tombe dans ses bras. Au même moment, sa fille meurt. Elle s’empoisonne et
Guillaume, devenu fou, danse sur son cadavre.
Dans
ce roman, Zola fonde l’action sur la théorie de l’imprégnation héritée de
Michelet et qui considère qu’une femme garde à jamais l’empreinte physique de
son premier contact sexuel. Dans cette trame romanesque, une photographie
(celle de Jacques) va sans cesse resurgir pour faire ressusciter le passé.
L’image dérègle et désunit le couple en tant qu’elle est le témoin à jamais de l’adultère
involontairement commis par Madeleine. La photographie est fautive,
intrinsèquement perverse et immorale en tant que réactualisation des désirs
interdits.
Le cliché va d’ailleurs autoriser un adultère
proprement photographique lorsque Madeleine se lève la nuit pour aller regarder
le portrait de Jacques comme on quitte le domicile familial pour rejoindre son
amant, en toute discrétion. D’ailleurs, la photographie renforce le côté
néfaste de sa présence puisque Madeleine n’ose même plus se mettre nue devant
ce qui n’est après tout qu’une image. Le cliché photographique est donc utilisé
dans tous ses aspects négatifs et c’est lui qui sera à l’origine du drame qui
va frapper le jeune couple. En effet, un jour où tout n’est que calme bonheur :
[Madeleine feuillette] un album de photographies qui traînait sur un meuble, et qu’elle n’avait pas encore aperçu. Son amant avait retrouvé la veille cet album, au fond d’une malle. Il ne contenait que trois portraits, ceux de son père, de Geneviève et de son ami Jacques./ Quand la jeune femme aperçut ce dernier portrait, elle poussa un cri sourd. Les mains appuyées sur les feuillets ouverts de l’album, toute droite, frémissante, elle contemplait le visage souriant de Jacques d’un air épouvanté, comme si un fantôme venait se dresser devant elle. C’était lui, l’amant d’une nuit devenu l’amant d’une année, l’homme dont le souvenir endormi dans sa poitrine s’éveillait et la déchirait cruellement, à cette brusque apparition./ Ce fut un coup de foudre dans son ciel tranquille. Elle avait oublié ce garçon, elle était l’épouse fidèle de Guillaume. Pourquoi Jacques se levait-il entre eux ? Pourquoi était-il là, dans cette pièce où tout à l’heure encore son amant la tenait dans ses bras ? Qui l’avait amené jusqu’à elle pour troubler à jamais sa paix ? Ces questions faisaient monter la folie à sa tête éperdue[8].
Nous
voyons donc bien, à travers cet extrait, la férocité et l’implacabilité avec
laquelle la photographie s’impose dans la vie de Madeleine. Cette dernière
comprend immédiatement
que sa vie ne sera plus jamais heureuse. La
photographie annonce d’ores et déjà la folie qui va anéantir sa vie et préparer
sa mort. Et cette photographie est d’autant plus néfaste qu’elle est une,
qu’elle fait régressivement retour à l’exemplaire unique et porteur de malheur.
La photographie est aussi à la source d’un questionnement incessant matérialisé
dans le texte par la succession de questions axées sur la représentation de Jacques, l’élément
perturbateur. La photographie est, en quelque sorte, le révélateur des
sentiments qu’éprouve Madeleine à l’égard de Jacques, sentiments qu’elle
croyait morts avec son amant mais qui ressuscitent en même temps que revient de
l’oubli l’image de l’amant. Le cliché photographique, pour le jeune Zola,
représente donc déjà la possibilité de se sauver de la mort comme nous verrons
plus loin Lazare sortir de son tombeau. Mais on n’échappe pas impunément à son
destin. Et c’est bien la
« folie » qui accompagne ce miracle avec la
mort pour seule issue.
De
plus, sans vouloir pousser à l’extrême l’emploi de la photographie dans ce
roman, il est nécessaire de mettre en évidence que Lucie, la petite fille de
Madeleine et Guillaume, victime de l’imprégnation porte un prénom dont
l’étymologie est lumière, comme la lumière qui imprègne la plaque
photographique. Enfin, la vieille et sombre bâtisse familiale que le couple
habite, cette laide et noire maison qui voit se nouer le drame n’est en fait
qu’une chambre noire dont nous verrons plus loin le fonctionnement. D’ailleurs
ne s’appelle-t-elle pas « La Noiraude » ? Ces jeux d’onomastique
littéraire sont présents tout au long
des oeuvres de Zola et donnent des indices concernant les personnages et les
lieux, sur leur statut romanesque et symbolique à la fois.
2)
Fécondité : La photographie comme substitut du bonheur familial
Trente
années plus tard, la symbolique photographique a radicalement changé. Et c’est
dans Fécondité que la
transformation se lit de façon évidente. Pour Philippe Bonnefis « Fécondité
est la réparation symbolique de Madeleine Férat, livre de l’impouvoir[9]. »
En effet, entre ces deux romans, nous passons d’une vision noire de la vie où
le destin est implacable à une vision optimiste voire idéaliste de la vie
portant sur l’importance du renouvellement des générations. De fait, nous
assistons à une réparation de l’appareil généalogique qui s’accompagne
inévitablement d’un changement du statut symbolique de la photographie. En
effet, nous avons vu plus haut que l’exemplaire unique de la photographie était
porteur de malheur car amené à disparaître un jour sans laisser de trace comme
toute destinée humaine. Alors que le cliché photographique de cette fin de
siècle est reproductible à l’infini, il fait face à l’oubli de l’éternité en
introduisant l’idée du tirage à l’identique et surtout de la reproductibilité
infinie. La photographie enfin réconciliée avec l’éternité peut alors
symboliser un appareil généalogique qui fonctionne dans le but de perpétuer
l’espèce humaine. Souvenons-nous alors du tragique destin de Morange, le chef
comptable de l’entreprise de Mathieu Froment. En effet, Morange et sa femme
décident de ne pas garder le deuxième enfant qui s’annonce. Pour cela, il font
appel à une « faiseuse d’anges ». Mais, dans le cadre de ce roman qui
glorifie l’enfant à naître, l’avortement ne peut qu’être un échec. Valérie
Morange va donc mourir dans une atroce boucherie, vidée de son sang.
De cet infanticide vont naître tous les
malheurs de l’infortuné Morange. Quelques années plus tard sa fille adorée,
Reine, décède dans les mêmes conditions que sa mère. Morange perd avec elle son
unique bonheur. Seul au monde, privé de descendance, il s’enferme chez lui
jusqu’à sa mort. C’est à ce moment que l’on découvre une « chapelle
photographique » :
« [...] où la folie manifeste fut prouvée, ce fut dans la chambre à coucher, changée en musée du souvenir, les murs couverts par les photographies de sa femme et de sa fille. En face de la fenêtre, au-dessus de la table, le mur disparaissait, il y avait là cette sorte de petite chapelle qu’il avait autrefois montrée à Mathieu, les portraits de Valérie et de Reine, au même âge de vingt ans, telles que des soeurs jumelles, occupant le centre, entourés symétriquement d’un nombre extraordinaire d’autres portraits, encore de Valérie, encore de Reine, enfants, jeunes filles, femmes, dans toutes les positions, dans toutes les toilettes[10]. »
Ces
quelques lignes sont le témoin de la réconciliation de Zola avec la
reproductibilité infinie des hommes symbolisée par la reproductibilité infinie
du cliché photographique. Ces deux appareils de reproduction communient donc en
une messe païenne, signe d’un changement radical de la vision de l’écrivain
concernant la vie qui explique peut-être en partie le caractère utopique du
dernier cycle romanesque. Ainsi, après avoir montré l’être humain dans toute sa
beauté et toute son horreur au sein des Rougon-Macquart, Zola propose-t-il des
solutions aux fins d’améliorer l’humanité[11].
Morange s’est donc créé une famille de substitution
grâce à la reproduction de photographies. Après avoir perdu femme et enfant, il
retrouve celles-ci accompagnées des petits-enfants qu’il n’aura jamais. Cette
chapelle est le pendant négatif du vivant tableau de famille qui clôt le roman.
Pourtant le grouillement, si souvent lié à la saleté, l’indigence, est ici un
signe éminemment positif. Zola semble fasciné par le caractère infini de la
reproductibilité de la photographie que la généalogie prendrait pour modèle. On
peut tout photographier, tout reproduire. En trente années, la technique
photographique a profondément évolué. De ce fait, la vision que Zola peut avoir
de la photographie a changé de concert. La photographie est désormais liée aux
côtés positifs de la vie.
3) Changement du statut de la
photographie au cours des Rougon-Macquart
Pour
achever cette métamorphose du statut photographique dans l’esprit de Zola il
est nécessaire d’étudier quelques emplois du cliché photographique dans le
cycle des Rougon-Macquart.
C’est
tout d’abord dans La Curée (1872) que la photographie tient une place
remarquée. Renée et Maxime, entre autres jeux, feuillettent un grand album de
photographies. Ils cherchent sur les portraits connus les petites imperfections
invisibles à l’oeil nu ou habituellement cachées par le fard et la poudre. Ces
photographies dévoilent ainsi les tares invisibles dans la vie quotidienne. La
photographie est donc liée à un jeu maléfique de destruction de la personne
réelle par l’entremise de son image. L’autre jeu est d’associer deux photos au
hasard afin de former des couples : « Avec qui passerais-je volontiers une
nuit ? » Ce jeu propose ainsi de nouvelles combinaisons sexuelles, fait
brutalement surgir des couples imprévisibles, inouïs, surtout lorsque le hasard
conjoint, contre nature, des personnages du même sexe. La photographie permet
donc un jeu sur le réel, fait remonter à la surface les fantasmes qu’on essaie
en vain de dissimuler. D’ailleurs, lorsque le portrait de Renée est joint à
celui de son mari, cette dernière ne cache pas son dépit et sa frustration. En
un mot, dans La Curée, toutes les photographies sont maléfiques,
néfastes et jouent un jeu pervers.
Mais,
c’est dès le roman suivant, Le Ventre de Paris (1873), que le statut du
cliché photographique va évoluer. Florent, échappé du bagne, s’installe chez
son frère Quenu, boucher de son état. On lui donne comme chambre celle
d’Augustine, la « fille de boutique », fiancée à Auguste, le
garçon-boucher. Dans cette mansarde trône une photographie du couple dont le
narrateur fait le portrait en une phrase laconique :
« Enfin,
il s’en alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie.
Auguste était un Quenu blême; Augustine, une Lisa pas mûre[12]. »
La photographie est donc une copie de la réalité, mais
une copie dévalorisante, plus terne que l’original. Et ce ternissement frappe
Zola au point qu’aux différentes évocations de ce cliché il utilise le même
adjectif « blême » :
« Souvent,
lorsqu’il ôtait son faux col devant la cheminée, la photographie d’Auguste et
d’Augustine l’inquiétait; ils le regardaient se déshabiller, de leur sourire
blême, la main dans la main. » / « [...] tandis que la photographie
d’Auguste et d’Augustine semblait toute blême d’épouvante[13]. »
Ainsi, ce cliché annonce la catastrophe finale avec le
substantif « épouvante » comme si la photographie
« blême », la pâle copie, voyait les policiers investir la mansarde
pour arrêter Florent. Le statut de la photographie ne semble donc pas avoir
perdu de son poids négatif. Pourtant, il est un autre cliché qui apparaît à
différents moments de ce même roman et qui va introduire l’ambiguïté dans le
statut de la photographie. Lisa découvre dans les affaires de son beau-frère
une photographie de La Normande, la poissonnière. Elle se prête alors au même
jeu que Renée dans La Curée, à savoir qu’elle dévisage sa rivale du plus
près qu’il ne lui a jamais été permis. Elle croit alors tenir la preuve de la
relation entre Florent et La Normande. Mais c’est le seul document qu’elle
retire de la chambre de Florent avant l’arrivée de la police. Enfin, ce cliché
scelle la réconciliation entre les deux femmes :
« Les deux femmes étaient dans la boutique, et les crépines de l’étalage empêchaient de les bien voir. Elles semblaient causer affectueusement, s’adressaient de petits saluts, se complimentaient sans doute. Tiens ! reprit mademoiselle Saget, la belle Normande achète quelque chose... Qu’est-ce donc qu’elle achète ? C’est une andouille, je crois... Ah! voilà! Vous n’avez pas vu vous autres ? La belle Lisa vient de lui rendre la photographie, en lui mettant l’andouille dans la main[14]. »
Ainsi,
la photographie qui aurait pu être fâcheuse à La Normande scelle la paix devant
tout le peuple des Halles. D’ailleurs on remarque les adjectifs précédant les
noms propres : « belle Lisa / belle Normande » qui achèvent de
donner un aspect heureux à cette fin tragique de Florent. Pourtant Lisa se
débarrasse de cette photographie, elle la fait entrer dans l’oubli. La
réconciliation, si elle se fait par l’intermédiaire de la photographie, se fait
aussi à son détriment. Le cliché est un objet de honte qu’il faut cacher,
détruire à jamais. Il est donc évident que deux clichés photographiques ont
deux tonalités légèrement opposées dans le roman. Le caractère quelque peu positif de la photographie de la
poissonnière est largement contrebalancé. Pourtant, le caractère négatif du
cliché photographique est définitivement entamé. Il semble alors que la photographie
n’aura plus ce caractère uniquement néfaste qu’elle avait dans le roman
précédent.
Enfin,
dans Le Docteur Pascal (1893), la valeur éminemment positive de la
photographie semble connaître son achèvement le plus pur. Nous considérons ici
le miroir comme une photographie virtuelle. Il ne faut pas oublier qu’à
l’origine de la photographie se trouve le daguerréotype qui est constitué de
plaques de verre argentées conservant le reflet du modèle. Déjà dans La
Curée, la glace photographie l’impudicité de Renée, lui renvoie le scandale
de sa nudité et la renvoie à sa propre obscénité. Le reflet de ses amours avec
Maxime n’est autre qu’une affreuse photo de famille. A l’opposé, dans Le
Docteur Pascal, une autre apparition dans la glace aura une tout autre
valeur. Clotilde rentre précipitamment à Plassans mais il est trop tard, Pascal
est mort : « Leurs deux images lui semblèrent renaître, du fond argenté et
pâle de la grande psyché[15]. »
Ici, le miroir renvoie la merveilleuse vision du couple parfait que constituent
Pascal et Clothilde. La valeur positive de la photographie est donc
parfaitement établie ... même si ce merveilleux couple a un caractère
incestueux...
II] Les chambres noires
Nous venons de voir que la photographie peut être
virtuelle par l’intermédiaire d’un miroir. Alain Buisine met en évidence un
autre dispositif photographique qui est la chambre noire. Il s’agit donc
d’expliquer ce qu’est ce dispositif, sa fonction et ses conséquences narratives
pour ensuite en étudier quelques cas significatifs.
1) Le mécanisme de la chambre noire
La
chambre noire est un processus textuel visant à faire remonter des images dans
le cadre d’une pièce plus ou moins obscure qui fait alors office de chambre
noire. L’action ou le tableau que veut décrire Zola est donc placé dans une
pièce sombre et dans laquelle un rayon de lumière pénètre plus ou moins
fortement comme le diaphragme de l’appareil photographique laisse passer plus
ou moins longuement la lumière.
Alain Buisine souligne d’ailleurs que, en
milieu zolien, « l’activité imageante n’est jamais séparable des ténèbres
originelles, la représentation nécessite toujours, au préalable, la mise en
place d’une boîte optique[16]. »
Nous verrons plus loin dans quelle mesure cette affirmation peut être confirmée
dans les écrits de l’auteur.
Mais alors, pourquoi l’obscurité doit
précéder toute représentation ? Philippe Bonnefis, dans un article, nous
apporte quelques éléments de réponse. Depuis le philosophe Gravesande qui, au
XVIIIe siècle, s’enferme dans une machine munie d’un
périscope jusqu’aux frères Lumière qui passent leurs journées dans une grotte
afin de développer des clichés :
[Il faut] savoir qu’il n’est de représentation qu’à la condition d’un enfermement en quelque sorte hystérique. [...] Mise en crypte à laquelle le XIXe siècle est en train de donner une puissance et une efficacité nouvelles, par l’invention de matériels dont la forme et l’usage reproduisent, le plus exactement possible, la configuration de la caverne, le dispositif qu’elle déploie, les postures et les emplacements qu’elle impose. [...] Intériorisant l’une des plus grandes fantasmatiques du temps, la boîte photographique allait ainsi se trouver à même de répondre à une double exigence : permettre la mise-en-acte d’un imaginaire, mais en offrant simultanément toutes les garanties aptes à en renforcer la crédibilité[17].
Le
mot est lâché : « crédibilité » . Tout ce qui renforce la crédibilité
du texte est le bienvenu chez Zola. Comme la chambre noire participe de ce
besoin de « rendre vrai » Zola l’utilise à de nombreuses reprises et
toujours à des moments cruciaux de la narration.
Enfin,
la chambre noire ne peut être dissociée de la « chambre des morts »[18].
Lazare, que nous étudierons plus loin, en est un exemple frappant. Mais
ce lien entre mort et photographie se retrouve chez de nombreux écrivains à cette
même époque. Philippe Bonnefis prend l’exemple frappant trouvé dans Les
frères Kip. Le capitaine Gibson est assassiné. Son fils, Nat, prend une
photographie du corps de son père, les yeux encore ouverts. Ce n’est que plus
tard qu’il verra sur les clichés les yeux de son père refléter l’image des
assassins. L’image est non seulement révélée mais aussi conservée. La mort joue
alors le triple rôle « d’épaissir les ténèbres de la boîte
photographique », de « percer les ténèbres de la boîte » et
enfin de « voiler les ténèbres »[19].
2) Quelques exemples de chambres noires
Il
existe tout d’abord des chambres noires simples qui surgissent à des moments
cruciaux de l’action romanesque. Ainsi, dans La Bête Humaine (1890), une
chambre noire apparaît lorsque, pendant toute une nuit, Jacques a été
affreusement obsédé par l’horrible désir du meurtre :
« [...]
ce ne fut pas avant sept heures passées qu’il vit blanchir les vitres, une
pâleur laiteuse, très lente. Enfin, la chambre s’éclaira, de cette lumière
confuse où les meubles semblaient flotter. Le poêle reparut, l’armoire, le
buffet. Il ne pouvait toujours fermer les paupières, ses yeux au contraire s’irritaient, dans un besoin de voir. Tout
de suite, avant même qu’il ne fît assez clair, il avait plutôt deviné
qu’aperçu, sur la table, le couteau dont il s’était servi, le soir, pour couper
le gâteau. Il ne voyait plus que ce couteau, un petit couteau à bout pointu. Le
jour qui grandissait, toute la lumière blanche des deux fenêtres n’entrait
maintenant que pour se refléter dans cette mince lame[20]. »
Nous
voyons ainsi que la lumière pénètre peu à peu dans une chambre obscure et
l’élargissement de ce rayon n’a pour
autre but que d’éclairer l’objet central de la scène : le couteau. La lumière
du jour photographie, d’une certaine manière, la pensée du personnage et résume
l’état d’esprit dans lequel il se trouve à ce moment du roman.
S’il
est courant de trouver ces « boites à images » disséminées dans
l’oeuvre de Zola il arrive que les chambres noires se juxtaposent,
s’imbriquent. C’est ce que l’on peut constater dans Le Rêve (1888). Nous
distinguons en effet quatre chambres noires. Tout d’abord la cathédrale, qui
est la plus grande boîte à images. Celle-ci est pleine d’endroits obscurs et
c’est à son ombre que se déroule l’intrigue romanesque. Puis, il y à l’atelier
de broderie du chasublier. Le soleil n’y entre jamais, les chasubles sont
fabriquées dans un constant demi-jour, avec parfois un rayon de soleil qui
pénètre. En troisième lieu se trouve la chambre d’Angélique installée dans les
combles. Enfin, la quatrième boîte à images qui un jour « révélera l’image
tant désirée du prince charmant[21] »,
le Clos-Marie : « Une nuit, brusquement, sur la terre blanche de lune,
l’ombre se dessina d’une ligne franche et nette, l’ombre d’un homme [...][22] ».
A chaque fois, l’image ne pourra surgir que si le
texte a d’abord disposé une zone d’ombre plus ou moins grande dans laquelle un
rayon lumineux va venir révéler l’image.
Enfin,
il est nécessaire de mettre en évidence une dernière chambre noire parmi tant
d’autres qu’il serait fastidieux de cataloguer. La scène se déroule dans La
Fortune des Rougon (1871). Miette et Silvère n’ont jamais eu l’occasion de
se voir réellement, toujours séparés par le mur. Un puits va leur permettre de
se voir pour la première fois :
Le puits mitoyen était un grand puits peu profond. De chaque côté du mur, les margelles s’arrondissaient en un large demi-cercle. L’eau se trouvait à trois ou quatre mètres, au plus. Cette eau dormante reflétait les deux ouvertures du puits. deux demi-lunes que l’ombre de la muraille séparait d’une raie noire. En se penchant, on eût cru apercevoir, dans le jour vague, deux glaces d’une netteté et d’un éclat singuliers. Par les matinées de soleil, lorsque l’égouttement des cordes ne troublait pas la surface de l’eau, ces glaces, ces reflets du ciel se découpaient, blancs sur l’eau verte en reproduisant avec une étrange exactitude les feuilles d’un pied de lierre qui avait poussé le long de la muraille, au-dessus du puits.
Un matin, de fort bonne heure, Silvère, en venant tirer la provision d’eau de tante Dide, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l’eau agitée n’était plus qu’un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l’eau se fût rendormie, n’osant bouger, le coeur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l’eau s’élargissaient et se mouraient, il vit l’apparition se reformer. Elle oscilla longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fantôme. Elle se fixa, enfin. C’était le visage souriant de Miette, avec son buste, son fichu de couleur, son corset blanc, ses bretelles bleues[23].
Tout
y est ! Les ténèbres sont pénétrées par la lumière, l’eau reflète les images
avec une netteté qui étonne encore à cette époque, l’image qui se révèle peu à
peu jusqu’à se fixer définitivement. Même la mort est présente par
l’intermédiaire de la représentation fantomatique qui précède le reflet exact
de Miette.
Puis un jour, Silvère trouva la clé
permettant d’ouvrir une petite porte enchâssée dans la muraille, porte de
sinistre mémoire pour la tante Dide :
La grand-mère était venue par hasard au puits. En apercevant, dans la vieille muraille noire, la trouée blanche de la porte que Silvère avait ouverte toute grande, elle reçut au coeur un coup violent. Cette trouée blanche lui semblait un abîme de lumière creusé brutalement dans son passé. Elle se revit au milieu des clartés du matin, accourant, passant le seuil avec tout l’emportement de ses amours nerveuses. Et Macquart était là qui l’attendait. Elle se pendait à son cou, elle restait sur sa poitrine, tandis que le soleil levant, entrant avec elle dans la cour par la porte qu’elle ne prenait pas le temps de refermer, les baignait de ses rayons obliques. Vision brusque qui la tirait cruellement du sommeil de sa vieillesse, comme un châtiment suprême, en réveillant en elle les cuissons brûlantes du souvenir[24].
Ainsi,
une chambre noire renvoie à une autre chambre noire qui resurgit du passé. Et
la photographie joue le rôle que chacun peut ressentir lorsqu’il observe une
photographie : la remontée de souvenirs lointains, la nostalgie d’un passé
révolu, à jamais figé par la photographie.
III] Lazare ou la parabole de la photographie
chez Zola
Comme souvent chez les écrivains les textes annexes,
les moins connus, nous révèlent plus que les ouvrages célèbres. L’auteur y
laisse plus volontiers ses sentiments s’exprimer. Zola écrit en 1893 un drame
lyrique. La mise au net définitive est datée de « Médan, 1er janvier
1894 ». Il est alors en train d’écrire Lourdes. Et c’est un épisode
de son roman qui fait naître en lui l’idée d’écrire ce texte. Après avoir
expliqué quelle est la teneur de ce drame nous en tirerons les conséquences en
ce qui concerne la photographie.
1) Lazare revu par Zola
Voici
se qu’écrit Zola dans Lourdes :
Ce que Pierre venait d’entendre, n’était-ce pas peut-être les imprécations désespérées qui vinrent aux lèvres de Lazare lorsque Jésus le ressuscita ? Souvent déjà, Pierre avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, s’écriait : « Oh! Seigneur, pourquoi m’avoir réveillé à cette abominable vie ? [...] Revivre! Recommencer! Alors que je sais maintenant de quoi est faite l’existence[25] !
C’est donc ce
thème que Zola choisit de traiter. Lazare, réveillé par Jésus, à la grande joie
de sa mère, de sa femme et de son enfant. Mais Lazare a connu les joies de
l’oubli de la terre et il supplie Jésus de le renvoyer à la mort, ce qu’il fera
après accord de la famille de Lazare. Mais quel est la rapport avec la
photographie ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre maintenant.
2) La photographie comme renaissance
puis retour à l’éternité
Il
faut se poser la question de savoir ce que sous-entend l’acte photographique.
Photographier une personne c’est pour elle l’occasion d’une renaissance
symbolique. Souvenons-nous de Morange dans Fécondité qui fait naître une
famille grâce à la photographie. Mais qu’advient-il ensuite ? Le sujet
photographié est condamné à rester figé pour l’éternité. Or, pensons au destin
peu commun du Lazare de Zola. Lazare repose dans son tombeau jusqu’à ce que
Jésus vienne le ressusciter. Il demande alors à ce qu’on le renvoie dans la
mort ce qui arrive sans tarder : renaissance puis retour à l’éternité. Lazare
devient donc une parabole de la photographie. Déjà ce retour au néant était
lisible dans les dernières phrases du Rêve : « La vision, venue de
l’invisible, retournait à l’invisible[26]. »
C’est une tentation contre laquelle Zola lutte. Ce qu’il attend de la mort,
c’est l’oubli de la terre, l’abolition du souvenir même de ce que fut notre
calvaire d’ici-bas. C’est en ce sens que prend toute sa signification la phrase
d’Alain Buisine citée plus haut et qui demandait justification : « En
milieu zolien, l’activité imageante n’est jamais séparable des ténèbres
originelles[27]. »
L’image est donc étroitement liée à la mort et aux ténèbres qui sont censées
l’accompagner.
Cette
parabole de la photographie n’est, à notre connaissance, pas reconnue comme telle par Zola. Pourtant la
première didascalie du texte vient conforter cette hypothèse :
Une
grotte profonde et sauvage. A gauche, par une déchirure, par une gorge étroite,
tombe un large rayon de soleil. Des blocs de rochers ont roulé jusqu’au milieu
de la grotte. C’est contre un de ces blocs que se trouve le tombeau de Lazare,
un simple trou creusé dans la roche du sol, et que recouvre une dalle épaisse[28].
Ainsi,
c’est encore une fois une chambre noire qui s’installe avant le début de
l’action. Un rayon de soleil vient éclairer la scène qui se déroule dans une
sombre grotte. Donc, à la parabole photographique vient s’ajouter un procédé photographique réel qui renforce
notre impression que Lazare prend la place de toute personne qui un jour ou
l’autre a eu l’occasion d’être photographiée. Enfin, la dalle qui recouvre le
tombeau est enlevée puis remise sur le corps de Lazare comme le diaphragme de
l’appareil photographie s’ouvre et se referme le temps qu’il faut à la lumière
pour imprimer l’image, le temps qu’il faut à l’écrivain pour faire dérouler
l’action devant nos yeux. Le sujet photographié retourne alors à l’éternité
comme le soulignent les dernières lignes du texte : « Ah ! pauvre Lazare,
pauvre homme las, brisé de misère et de souffrance, dors, dors maintenant,
heureux à jamais, pour l’éternité[29]. »
3) Le spectre photographique
Comme
nous venons de le voir, Lazare est, en quelque sorte, un fantôme revenu de la
mort : un spectre. Mais un spectre qui ne veut pas l’être puisqu’il désire
qu’on le laisse à son état de mort. Mais Lazare n’est pas le seul spectre de
l’œuvre zolienne. En effet, tout au long de ses romans semblent resurgir des
fantômes, et ce, lorsqu’il est question de photographie. Il suffit de reprendre
les textes utilisés dans ce chapitre pour s’en rendre compte. Dans Madeleine
Férat, Jacques se « levait entre eux. Pourquoi était-il là, dans cette
pièce où tout à l’heure encore son amant la tenait dans ses bras ? Qui l’avait
amené jusqu’à elle pour troubler à jamais sa paix ? »[30]
Puis cette photographie inquiétante dans Le Ventre de Paris avec ces
sourires blêmes, ces visages blêmes d’épouvante. Où encore les images de Pascal
et Clotilde renaissant du fond de la psyché. Tous des spectres comme dans Le
Rêve dans lequel se dessine une ombre, une nuit de pleine lune. Ces
spectres ont, semble-t-il toutes les raisons d’accompagner la photographie.
Ainsi Roland Barthes évoque le spectre en photographie :
Et celui ou cela qui est photographié, c’est la cible, le référent, sorte de petit simulacre, d’éidôlon émis par l’objet, que j’appellerais volontiers le Spectrum de la Photographie, parce que ce mot garde à travers sa racine un rapport au « spectacle » et y ajoute cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort[31].
Donc,
le spectre révèle deux aspects de la photographie. Un objet photographié se
donne en spectacle mais échappe à la mort puisque figé pour l’éternité. La
photographie permet de faire revenir les morts comme Jésus ressuscite Lazare.
Mais le spectre en littérature a des référents célèbres. On pense, bien sûr, au
spectre qui surgit dans Hamlet et qui vient annoncer l’infamie qui s’est
déroulée au royaume de Danemark : le spectre à l’origine de la tragédie qui va
suivre.
Mais, si l’on peut combattre ces fantômes,
on peut aussi vivre avec. C’est ce que Zola va apprendre à faire tout au long
de sa vie et de son œuvre. Cet apprentissage est à l’image de ce que peut dire
Jacques Derrida dans Spectres de Marx :
Le temps de l’ « apprendre à vivre », un temps sans présent tuteur, reviendrait à ceci, l’exorde nous y entraîne : apprendre à vivre avec les fantômes, dans l’entretien, la compagnie ou le compagnonnage, dans le commerce sans commerce des fantômes. A vivre autrement, et mieux. Non pas mieux, plus justement. Mais avec eux. Pas d’être-avec l’autre, pas de socius sans cet avec-là qui nous rend l’être-avec en général plus énigmatique que jamais. Et cet être-avec les spectres serait aussi, non seulement mais aussi une politique de la mémoire, de l’héritage et des générations[32].
Le
spectre, donc la photographie, est
ainsi lié à la mémoire et aux générations. Il en va de même pour Zola puisque
la photographie est liée au renouvellement des générations, à l’éternité. Zola
crée des spectres qui vont le hanter au début de sa vie mais qu’il va apprendre
à apprivoiser. Cette peur de la mort qu’il connaissait dans sa jeunesse va
tendre à disparaître à la fin de sa vie, lorsqu’il commencera à photographier
pour de bon. Si, chez l’écrivain, le statut positif de la photographie
accompagne la réparation de l’appareil généalogique il accompagne aussi une
réconciliation avec la mort. Le texte de Lazare en est, à ce titre, un
parfait exemple.
[1] André Rouillé, La photographie en France, Textes et Controverses : une Anthologie 1816-1871, Macula, 1989, pp. 8-9
[2] Alain Buisine, Eugène Atget ou la mélancolie en photographie, Jacqueline Chambon, 1994, pp. 36-37
[3] Charles Baudelaire, « Salon de 1859. Le public moderne et la photographie », Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1870, p. 1035
[4] André Rouillet, op. cit., p. 325
[5] André Rouillet, op. cit., p. 122
[6] Eugène Durieu, « Sur la retouche des épreuves photographiques », Bulletin de la Société de photographie, oct. 1855, pp. 297-304
[7] Disdéri, L’Art de la photographie, Paris, 1862
[8] Emile Zola, Madeleine Férat, Oeuvres complètes, Cercle du Livre Précieux, Hachette 1962, sous la direction d’Henri Mitterand, Tome 1, p. 736
[9]Philippe Bonnefis, L’innommable. Essai sur l’oeuvre d’Emile Zola, C.D.U. et Sedes, 1984, p. 137
[10]Emile Zola, Fécondité, Tome 8, p. 463
[11]Emile Zola, Lettre à Yves Guyot, Correspondance, tome II, Université de Montréal et C.N.R.S. , p. 535
[12]Emile Zola, Le Ventre de Paris, Tome 2, p. 616
[13]Emile Zola, Le Ventre de Paris, Tome 2, p. 661 / p. 784
[14]Emile Zola, op. cit., p. 798
[15]Emile Zola, Le Docteur Pascal, Tome 6, p. 1379
[16]Alain Buisine, « Les chambres noires du roman », Cahiers naturalistes, 1992, n° 66, p. 245
[17]Philippe Bonnefis, « Clair-obscur », Littérature, Mai 1977, n°26, p. 13-14
[18]Ibid. p. 15
[19]Philippe Bonnefis, op. cit., p. 19
[20]Emile Zola, La Bête Humaine, Tome 6, p. 196-197
[21]Alain Buisine, op. cit., p246
[22]Emile Zola, Le Rêve, Tome 5, p. 1217
[23]Emile Zola, La Fortune des Rougon, Tome 2, p. 165
[24]Emile Zola, La Fortune des Rougon, p. 172
[25]Emile Zola, Lourdes, Tome 7, p. 154
[26]Emile Zola, op. cit., Tome 5, p. 1318
[27]Alain Buisine, op. cit., p. 245
[28]Emile Zola, Lazare, Tome 15, p. 535
[29]Emile Zola, op. cit., p. 541
[30]Emile Zola, op. cit., Tome 1, p. 736
[31]Roland Barthes, La chambre claire : Notes sur la photographie, Cahiers du Cinéma, Gallimard, 1980, p.22
[32]Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, p. 14-15